Tribunes Libres

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Mise en ligne le 24 février 2015,

LUTTER CONTRE LES GHETTOS SCOLAIRES

L’existence d’établissements scolaires composés d’élèves issus majoritairement de l’immigration est une des formes de l’« apartheid » évoqué par Manuel Valls. Elle est connue de longue date des acteurs de l’éducation et de la politique de la ville. Ces établissements, au nombre de 150 à 200, cumulent les difficultés dans l’apprentissage des savoirs, l’indiscipline et les violences scolaires comme l’ont montré, une nouvelle fois, les incidents liés à la dénonciation des attentats. Faute d’avoir pu rétablir la mixité sociale dans ces quartiers relégués, doit-on se résigner à n’offrir qu’une perspective d’échec à des milliers d’élèves engagés, malgré eux, dans une voie de garage ? Ce gâchis est moralement, socialement et économiquement insupportable. Mais ce ne sont pas des mots, aussi généreux soient-ils, qui guériront le mal. Le traitement doit être à la mesure de la gravité des problèmes et de l’ampleur de nos responsabilités à l’égard des jeunes.

Une grande part de leur destin se joue dans les premières années de la scolarisation, c’est donc sur l’école élémentaire et le collège que l’effort doit porter. Au-delà d’un seuil de concentration d’élèves issus de l’immigration et de familles défavorisées (autour de 30 %), l’enseignement des principes de la République est mission quasi impossible, quelle que soit la valeur des professeurs. Dans les classes, se produisent en effet des dynamiques d’obstruction et de contestation devant lesquelles la meilleure des volontés est désarmée. Y restaurer l’autorité des maîtres est vain, sans avoir rétabli d’abord l’utilité de l’école et du savoir qu’elle dispense. Or ce sera une œuvre de longue haleine. On ne peut attendre d’amélioration, à moyen terme, de la politique de peuplement préconisée par le Gouvernement actuel comme par ceux qui l’ont précédé. Elle n’a procuré jusqu’ici que des modifications à la marge, en raison notamment de la stratégie d’évitement des familles qui, en choisissant leur quartier d’habitation, choisissent aussi leur école pour leurs enfants. À cet égard, l’imagination des parents et le savoir-faire des enseignants n’a pas de limites. C’est pourquoi, rétablir une carte scolaire plus rigide est un leurre car il existe bien des moyens de s’en affranchir.

La seule mesure simple et porteuse de résultats dans les trois à cinq ans à venir consiste à refuser toute inscription qui aggraverait la concentration éthnique et sociale et à diriger l’élève vers un autre établissement plus diversifié. Naturellement, cette politique a un coût, la prise en charge par l’Etat des frais de transport induits par cette orientation scolaire. Mais il est dérisoire au regard des dépenses et des dégâts sociaux générés par le désoeuvrement, le chômage et la délinquance parmi les 130 000 élèves (dont 100 000 garçons) sortis chaque année de l’école sans qualification. De surcroît, cette discrimination positive conduira à réduire la taille des établissements dans les quartiers les plus sensibles, ce qui en facilitera la gestion. Certains pays (les Etas-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas) ont pratiqué, sous des formes diverses, cette politique volontariste de quotas scolaires. On en a retenu surtout le busing américain, abandonné aujourd’hui comme l’ont été la plupart des mesures, temporaires, de même inspiration. La France elle-même a tenté quelques expériences, interrompues hélas prématurément. Car, souvent, nous préférons les effets d’annonce à une évaluation patiente et rigoureuse.

Si nous ne voulons pas que prospèrent des territoires hors de la République, c’est à l’Etat, et non aux élus soumis à de fortes pressions locales, d’impulser une politique courageuse. Elle devra naturellement s’accompagner d’une allocation nettement différenciée des moyens entre établissements et de la mise en place d’un véritable soutien personnalisé. En matière de ghettos scolaires, tout le reste est littérature.

Pierre Albertini, ancien député et maire de Rouen

Professeur émérite à l’université de Rouen

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